 Quand vous vivez à dix minutes l’un de l’autre – mais que tout un monde vous sépare – vous pouvez encore apprendre des choses essentielles l’un sur l’autre, même après cinq ans d’amitié et un nombre interminable d’heures passées ensemble.
Abed et moi avons voyagé ensemble toute une semaine aux Etats-Unis pour faire connaître notre programme de dialogue israélo-palestinien aux Américains. Durant ce voyage, nous avons découvert des tas de nouvelles choses l’un sur l’autre, tout comme sur le conflit qui domine notre vie quotidienne. Surtout, nous avons découvert que le dialogue – même entre des militants pour la paix comme nous – peut renforcer nos points communs et notre conviction que la paix entre nos nations est possible. Nous nous sommes rencontrés, il y a cinq ans, dans une colonie de vacances pour enfants arabes et juifs aux Etats-Unis, dont le but était d’apprendre à se connaître les uns les autres et d’enseigner la paix. Après ce camp d’été, nous sommes restés amis et, il y a deux ans, nous avons mis en place un programme de dialogue israélo-palestinien pour jeunes professionnels. Nous passions des journées à planifier et à organiser des séminaires intensifs pour des étudiants israéliens et palestiniens. Nous parlions politique en prenant un cappuccino en Israël ou en sirotant un café à la cardamome en Cisjordanie. Nous aidions des étudiants israéliens et palestiniens à élaborer des recommandations pour les négociateurs des accords de paix et à organiser des séances de travail communes. Pendant le voyage aux USA nous avons continué à apprendre à nous connaître et avons poursuivi nos longues conversations. Moi, Noa, j’étais émue en écoutant mon ami palestinien Abed m’expliquer que travailler avec des Israéliens comme moi afin de promouvoir la paix était pour lui une forme de « résistance » contre l’occupation israélienne en Cisjordanie. Abed, lui, a grandi en lançant des pierres sur les soldats israéliens dans son petit village d’Abou Din en Cisjordanie – juste à quelques kilomètres de Jérusalem-Est où j’ai grandi. C’était-là une forme de résistance que ses amis privilégiaient, et quand lui s’est engagé dans un dialogue avec les Israéliens, certains de ses camarades l’ont rejeté. Sur le campus, les militants du Hamas avaient collé des affiches le décrivant comme un traître qui normalise prématurément les relations avec les Israéliens. Mais pour Abed, s’engager en tant que patriote palestinien avec des partenaires israéliens pour œuvrer en faveur de la paix est une forme de résistance plus constructive. Pour moi, Abed, ce voyage m’a permis de renforcer l’idée qu’il ne faut pas confondre l’empathie et la compassion que Noa éprouve pour mon peuple avec sa détermination qu’Israël doit rester un Etat démocratique, juif, qui ne peut pas permettre un retour illimité de réfugiés palestiniens. Noa est une israélienne loyale à ses origines, et elle veut bâtir une maison dans un Israël sécurisé et fort – physiquement et moralement. Je crois au droit moral des Palestiniens à retourner chez eux, surtout ceux qui ont été déplacés du fait de la création d’Israël en 1948. Cependant, je reconnais que la mise en œuvre de ce droit n’est pas réaliste, et qu’insister là-dessus aboutirait à un conflit éternel assuré. Ce voyage a été une source d’inspiration pour tous les deux et nous avons été très touchés par le soutien vigoureux des Américains à l’égard de notre message de « gagnant-gagnant ». Certains s’étonnaient de l’idée que pour les Israéliens protéger le bien-être d’un Etat palestinien indépendant représente un intérêt de sécurité national et que pour les Palestiniens le fait qu’Israël soit un Etat sécurisé et confiant représente un intérêt tout aussi vital et collectif. En réalité, notre bien-être futur, notre quête de normalisation, notre dignité et notre bonheur sont entremêlés. Des deux côtés, notre avenir dépend de la défense des intérêts vitaux de notre nation à nous tout en évitant de nourrir les angoisses collectives de notre voisin. Moi, Noa, je suis enchantée qu’Abed m’ait invitée à son mariage qui aura lieu cet été. C’est difficile de croire que le jeune homme que j’ai rencontré il y a quelques années quand j’étais adolescente va fonder une famille. Je suis contente pour lui. Or, je sais que lorsque je franchirai le mur qui sépare Jérusalem d’Abou Dis pour me rendre au mariage, je ne pourrai m’empêcher de penser à la réalité dans laquelle grandiront les enfants d’Abed et les miens. Se laisseront-ils entraîner dans ce conflit interminable et violent ? Ou tenteront-ils aussi – comme nous l’avons fait – de rassembler leurs amis pour créer un groupe de pression pour la paix ? Nous espérons que nos enfants n’auront à faire ni l’une ni l’autre de ces choses. Notre programme de dialogue pour les militants politiques – aussi modeste qu’il soit – pousse les jeunes à exiger et à soutenir un accord de paix futur entre nos nations. En élargissant le programme (nous avons déjà de longues listes d’attente pour les prochaines séances de dialogue), nous allons peut-être permettre à nos enfants d’avoir un nouvel environnement dans lequel l’amitié est le résultat de la paix plutôt qu’un moyen d’y parvenir. Noa Epstein et Abed Eriqat * Noa Epstein, étudiante israélienne, et Abed Eriqat, avocat palestinien, dirigent ensemble le programme de dialogue des jeunes du mouvement de La Paix Maintenant, le plus ancien et le plus grand mouvement de paix en Israël. |