Photographe de presse, un métier de second plan ? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
PaparraziLes photographes de presse du monde arabe ont du mal à gagner leur vie. Une législation souvent imprécise sur les droits d'auteurs et l'absence de reconnaissance envers leur profession constituent des obstacles majeurs, leur travail étant rarement perçu comme une composante fondamentale du journalisme.

Lorsque Samer Mohdad, photographe et directeur général de l'agence Arab Images Foundation, une banque d'images implantée à Beyrouth, feuillette un quotidien et retrouve ses propres clichés au hasard des pages du journal sans aucun mention de l'auteur, cela ne l'étonne plus. « A diverses reprises, des publications arabes ont publié mes photographies sans mon accord », a déclaré Mohdad à APN.

Il a même évoqué le cas de certains titres qui avaient reproduit et scanné des photographies apparaissant dans des ouvrages regroupant ses clichés... et cela, simplement pour éviter de payer, a-t-il ajouté.   

« Payer des photographes pour leur travail ne devrait jamais être facultatif », a affirmé John Perkins, un photographe britannique freelance travaillant au Caire. Plusieurs de ses images ont été publiées dans les pages de grands journaux de la capitale égyptienne, et à ce jour, seule une publication l'a effectivement rétribué pour son travail. Les autres journaux se sont engagés à le payer, mais en pratique, aucun ne l'a fait.

Jean-Lou Bersuder, qui dirige le service photo du quotidien libanais An-Nahar, a lui aussi vécu les mêmes situations que celles évoquées par Mohdad dans le cadre de son travail de photographe.

« J'ai retrouvé un de mes clichés publié dans un magazine sans ma permission, ils l'avaient reproduit dans les pages de l'un de mes livres. Lorsque je leur ai demandé où ils avaient obtenu cette photo, ils m'ont affirmé qu'ils n'en savaient rien », a souligné Bersuder.

Photographe, une profession "accessoire" ?
Il n'est pas inhabituel d'entendre des photographes en activité dans le monde arabe se plaindre de voir leur travail repris par d'autres ou même parfois « volé ». Certains photographes de presse affirment que dans la région, leur profession est considérée comme une activité de « second plan ».

« J'ai le sentiment que souvent, dans le monde arabe, les journaux n'apprécient pas la photographie. Il faut croire que pour eux, n'importe qui peut faire ce travail, on pourrait presque confier un appareil au concierge du coin et lui demander de prendre les photos, tout cela pour ne pas avoir à payer le photographe », a souligné Mohdad.

Ramsi Haydar, un photographe chevronné travaillant pour l'AFP à Beyrouth, estime que les photographes ont tendance à occuper un rôle de « second » auprès des journalistes, mais il pense que c'est peut-être avant tout pour des raisons financières.

«  Un journaliste n'a besoin que de cela », a-t-il déclaré en montrant un stylo. «  Un photographe a besoin d'un équipement important et coûteux ».

Une journaliste travaillant pour une publication anglophone au Caire est venue corroborer cette affirmation en indiquant que pour des contraintes budgétaires, les journalistes étaient généralement chargés de prendre eux-mêmes les photographies pour illustrer leurs reportages à l'extérieur.

Des photographies « volées » sur la toile
Depuis le début de sa carrière de journaliste de presse, en 2001, Perkins affirme avoir connu plusieurs fois des problèmes de vols de photos, pour la plupart de la part de blogueurs.

« De nombreuses photos m'ont été volées, surtout par des blogueurs. C'est gênant, mais il est difficile de les poursuivre, alors je ne m'en occupe plus. Et puis, parfois, il est amusant, agréable, voire même intéressant de constater qu'ils ont choisi d'utiliser mes clichés », a-t-il déclaré.

Hormis les blogueurs, il s'avère que les journaux récupèrent souvent des photos à partir du web.

Bersuder, responsable du service photographie du quotidien An-Nahar, émet quelques doutes : la qualité médiocre des photographies mises en ligne rend souvent leur exploitation difficile pour les journaux.

« La définition des photographies disponibles sur la toile est souvent trop faible pour qu'elles soient exploitées par les journaux. On repère immédiatement un cliché qui a été récupéré sur Internet ».

Bersuder souligne que la majeure partie des journaux au Liban sont dotés d'un service photographie, à l'exception de quelques publications. La plupart des journaux travaillent en collaboration avec une grosse agence photographique telle qu'AFP ou Reuters, et certains titres ont leurs propres photographes.

« Les photographes travaillant pour les agences photo internationales voient rarement leur photos exploitées par d'autres. Mais pour le reste de la profession, la situation est différente », a ajouté Bersuder.

Selon Douglas Okasaki, directeur artistique du quotidien Gulf News à Dubaï, les problèmes de droits d'auteur que rencontrent les photographes sont « monnaie courante ».

« Il existe un manque réel d'informations sur l'usage de la photographie dans les médias du monde arabe. Comment se fait-il que l'on puisse encore voir des photographies publiées dans les pages d'un journal sans aucune mention de la source ou de l'auteur ? »

Douglas Okasaki a également attiré l'attention sur le caractère confus des pratiques en vigueur dans les services des journaux du monde arabe, ajoutant qu'« il est difficile de trouver des procédures standard ou professionnelles dans les services artistique et photographique ».

Droits d'auteurs controversés et avancées technologiques
Entres autres origines du problème, on peut évoquer ce que les photographes appellent l'« application approximative » de la législation sur les droits d'auteur.

« Il existe une véritable législation sur les droits d'auteur au Liban, mais elle est très rarement appliquée », déplore Bersuder. « Apparemment, les juges ne savent pas trop dans quelles circonstances appliquer la loi. Il faudrait qu'ils soient confrontés à une affaire de ce type ». Cette confusion décourage également les photographes, qui n'osent pas porter devant la justice les infractions aux droits d'auteur dont ils sont victimes.

Sur ce point, Mohdad, directeur de l'agence Arab Images Foundation, rejoint Bersuder : dans son travail avec les médias européens et arabes, il affirme n'avoir rencontré de problèmes qu'avec des publications arabes, ce qui est dû selon lui à l'ambiguïté de la législation en vigueur.

« Travailler avec l'Europe, cela n'a rien a voir. Aucune publication européenne n'a utilisé mon travail sans ma permission. En Europe, les lois relatives aux droits d'auteur sont beaucoup plus strictes et sont réellement mises en application », a affirmé Mohdad.

Perkins, qui travaille surtout avec des médias européens, affirme que les principaux obstacles auxquels sont confrontés les photographes ne sont pas cantonnés au monde arabe. Les photographes du monde entier doivent composer avec une faible rémunération et des frais d'équipement élevés.

« En Europe, les tarifs journaliers des missions pour les magazines n'ont pas bougé depuis 2001, année à laquelle j'ai commencé à travailler. Entre temps, le coût de la vie a considérablement grimpé, et que dire du prix du matériel numérique ! Par ailleurs, je dois faire aujourd'hui le travail qui était effectué auparavant par les laboratoires photo, sans recevoir un quelconque supplément », a déploré Perkins.

L'évolution de la technologie en matière d'appareils photographiques est venue encore compliquer le travail des photographes, et intensifier une concurrence déjà acharnée. L'apparition d'appareils numériques bon marché et de téléphones portables avec appareil photo intégré permet aujourd'hui à tout un chacun de se lancer dans le journalisme de presse du jour au lendemain.

« Avec un bon objectif, vous pouvez prendre des photographies de bonne qualité, même à parti d'un téléphone portable. Je me souviens par exemple d'un cliché fantastique que nous avions utilisé, il nous avait été envoyé par un homme qui l'avait pris à partir de son mobile », a expliqué Bersuder.

Vers une « culture photographique »
La législation approximative sur les droits d'auteurs et la nécessité de suivre les avancées de la technologie mis à part, les photographes évoquent la nécessité de faire évoluer ce qu'ils appellent la "culture photographique" du monde arabe.

« En fait, c'est comme s'il était "normal" de payer les photographies en Europe parce que c'est l'usage là-bas. Alors qu'au Liban, par exemple, on a l'impression de pouvoir faire ce que l'on veut. Personne ne viendra vous tirer l'oreille et vous poursuivre en justice parce que vous n'avez pas payé un cliché», a affirmé Bersuder.

Haydar, évoquant la situation politique complexe du Liban, a souligné que « les problèmes de droits d'auteur ne sont pas à l'ordre du jour quand on sait que le pays n'a même pas de président ».

Se penchant sur les perspectives de la photographie dans le monde arabe, Bersuder affirme que même si l'application de la législation sur les droits d'auteur est cruciale, les photographes doivent par ailleurs s'interroger sur leur profession.

« De nombreux photographes travaillant pour des journaux et magazines d'information vendent également leurs clichés à côté, ici ou là, pour compléter leurs revenus. Cette pratique a deux conséquences : elle nuit à leur réputation et fait baisser le prix des photographies sur le marché », insiste-t-il.

Mais pour Bersuder, le plus important, c'est que les photographes « n'oublient pas qu'ils doivent avant tout être des journalistes compétents ».

« Un bon photographe de presse est d'abord et avant tout un journaliste. Contrairement à ce que pensent certains, il ne suffit pas d'acheter un appareil photo très cher pour devenir un bon photographe ».

Perkins, affichant un point de vue plutôt sceptique sur l'avenir de la photographie, a estimé que la profession se transformait en une « industrie bas de gamme » à laquelle il ne souhaitait pas appartenir.

« J'envisage désormais de prendre le statut d'"artiste"  », a-t-il ajouté en conclusion.

APN
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